Carnaval à Pellegrue , le 03 avril 2026

Quoi de plus beau que de voir des enfants heureux ? Quoi de plus beau que les rires et la joie qui s’affichent sur les visages ? Quoi de plus beau que la tradition gasconne (et occitane) lorsqu’elle se fait pourvoyeuse de la fête pour tous ?

Dans la vie souvent difficile du collégien, entre les évaluations, la méfiance et les interdits à n’en plus finir, ces moments sont rares et précieux, tandis que nous, adultes, retrouvons dans la gaité des jeunes visages un peu d’espoir pour le futur. Ce moment de joie, c’est celui du Carnaval et plus précisément celui du Carnaval occitan de Pellegrue qui en sera, le 03 avril, cette année à sa 24ème édition. ,

L’origine du carnaval

A l’origine, la volonté partagée d’Alain Pierre, professeur d’occitan au collège, de la commune de Pellegrue et de la compagnie Gric de Prat, de faire revivre nos traditions gasconnes oubliées et de réinventer une vie collective enracinée dans notre histoire. C’était au début, il y a 24 ans, un tout petit Carnaval destiné aux enfants du village, mais il faut croire que le besoin existe puisque d’années en années, le bébé a grandi tandis que la collaboration entre les trois partenaires se maintenait intacte. Plus de 600 enfants sont attendus le 3 avril pour cette édition 2026.

De nombreux établissements scolaires provenant de Gironde mais aussi du Lot et Garonne et de Dordogne participent : écoles primaires et maternelles, collèges et lycées, tous des lieux dans lequel l’occitan (dont le gascon) est enseigné. Ils convergent ce jour-là vers la commune de Pellegrue aux confins des trois départements : une rencontre rare au- delà des barrières administratives.

 

Quel est le secret de ce rituel immuable ?

Plusieurs réponses et plusieurs hypothèses sont possibles mais peut-être avant tout le « remodelage » d’une tradition millénaire. En effet, la tradition carnavalesque des pays d’oc est riche, matinée par des siècles d’existence et de pratique populaire et, dans la mesure du possible, le Carnaval de Pellegrue la restitue dans son intégralité.

Le déroulement du carnaval
Le repas et le déguisement

Tout commence par un repas partagé sur les pelouses qui entourent le collège. C’est aussi le moment du déguisement, du changement de vie momentané : déguisé, l’enfant est un autre, celui qui peuple ses rêves… Traditionnellement, le déguisement avait une autre utilité en ce moment où les valeurs s’inversent et ou tout (ou presque) est permis : n’être pas reconnu…

La musique et la danse

Puis la musique entre en jeu et plus exactement la « Ripataulèra », la formation de fifres et percussions caractéristique du sud de la Gironde. C’est au son du fifre que les participants (enfants et adultes) se rassemblent dans la cour du collège pour une première danse de Carnaval. La danse collective est inséparable de cette fête dont elle est l’élément moteur : un répertoire spécifique collecté au cours des années par la compagnie Gric de Prat permet la cohésion du groupe, lequel passe ainsi de la foule anonyme à la joie partagée par tous.

Le Passa-camin (défilé)

Suit le « Passa-camin », le défilé burlesque, musical et bruyant dans lequel chacun porte sa pierre, ses percussions, son rire et son envie de vivre… Toute la foule bigarrée et tapageuse converge alors vers la Mairie où, après une série renouvelée de danses carnavalesques, Monsieur le Maire remet les clefs de la ville à Monsieur Carnaval afin qu’il en fasse bon usage, ce qu’il ne manque pas de faire… à sa façon. Vient le moment du chant, du « Se canti » entonné par la foule complice, comme si, au-delà du temps qui passe et des générations, cette chanson emblématique (qui daterait du XVème siècle) pouvait encore réunir la civilisation d’oc.

Le procès de Monsieur Carnaval

Mais il faut croire que déjà, Monsieur Carnaval sent sa fin proche car il disparait soudainement et, pour le retrouver, la foule se précipite vers le puits de l’église dans lequel il se cache. Solidement encadré, le bonhomme se dirige en musique vers l’instant fatal : celui du jugement. Ce sont les plus jeunes du collège de Pellegrue qui traditionnellement se chargent de ce jugement. Accusé de tous les maux, de tous les ennuis du moment, le bonhomme de Carnaval sera immanquablement condamné à être brulé. Pour espérer la fin de l’hiver ? Alors s’achève la fête, par une lente farandole d’adieu, « Adiu praube Carnavau, tu t’en vas e jo damòri… » (au revoir pauvre Carnaval tu t’en vas et moi je reste), car le rêve est en passe de s’achever et la vie de reprendre comme avant cet instant magique et hors du temps.

Le rôle du Carnaval

Moment de liberté, exutoire des tensions sociales qui s’accumulent, le Carnaval peut ainsi retrouver sa fonction dans un monde de plus en plus réglementé et enfermé dans des principes rigides.

Une constatation évidente pour les enfants mais également pour les adultes… C’est ainsi que le plaisir est plus intense lorsque les codes carnavalesques sont connus de tous : danses, chants et rituels permettent la rencontre collective, l’émergence d’un « ensemble » qui manque de plus en plus dans une société elle-même de plus en plus individualiste et axée sur la consommation et le bien matériel.

C’est pour cela qu’une initiation aux éléments du Carnaval est pratiquée en amont auprès des enfants, par les professeurs ou par les musiciens de Gric de Prat. Dans certains cas, cette initiation a pu prendre la couleur d’un véritable parcours pédagogique incluant la pratique du gascon, de la musique et de la danse traditionnelles. Dans tous les cas de figure, le Carnaval est attendu par les enfants avec une grande impatience et reste un moteur puissant de la motivation à s’inscrire dans les cours d’occitan.

Le Carnaval de Pellegrue, un petit miracle.

Au terme de 24 ans d’existence, le Carnaval de Pellegrue est un petit miracle dans un pays où les manifestations populaires ont progressivement laissé la place à des « institutions culturelles professionnelles » dans lesquelles le public est avant tout invité à consommer. Ici, enfants et adultes sont les acteurs d’une fête modelée par leurs soins.

Le Carnaval se vit et se construit collectivement à mesure qu’il se déroule. S’il ne survit pour le moment que par l’engagement de ses trois partenaires, la motivation des enfants reste le moteur principal de l’organisation. C’est d’ailleurs à leur demande expresse que la crise du COVID passée, le Carnaval a pu renaître de ses cendres.

Pouvons-nous espérer que ce même enthousiasme permettra, le moment venu, le relais des générations futures ?

 

Eric Roulet (Mars 2026)

Esprit du Sud 33
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